Lorsqu’on entre sur le territoire turc, il est clair qu’on ne peut pas le confondre avec celui des Pays-Bas, même si, sur les premières dizaines de kilomètres, le paysage est aussi plat que là-bas. Rien, absolument rien, n’est adapté au déplacement à vélo. Dès le franchissement de la rivière Maritsa, qui fait office de barrière naturelle entre les deux pays, gardés par l’armée des deux côtés, c’est sur une autoroute que les kilomètres se mettent à défiler. Une journée comme pas d’autres, avec vent dans le dos, lignes droites à n’en plus finir et peu de sites qui valent le coup de poser la machine. Une journée où, dès le début, s’installe l’idée de rompre la monotonie en se lançant un de ces défis un peu débile : battre son record de kilomètres en une journée, avec un vélo chargé de 30 kilos de matériel. Le dernier en date, c’était en débarquant à la Rochelle chez mon ami Quentin, après 145 kilomètres de chevauchée depuis Angoulême, lors d’un reportage pour le magazine 200. C’est parti.

C’est vrai, par deux fois, je me suis accroché aux véhicules les plus lents pour gagner du temps et de l’énergie. 3 kilomètres, en tout. Une fois, c’était un camion bâché, l’autre, la remorque puante d’un tracteur. Je gravissais les côtes à la vitesse fulgurante de 22 km/h. Il y a un côté grisant, et particulièrement dangereux si l’on y réfléchit une seconde, à faire du stop de cette façon. Mais à vélo sur une autoroute, on a tellement l’impression d’être un extraterrestre qu’on fait des choses bizarres. Personne, pourtant, n’y a trouvé à redire. Je me faisais même encourager par les coups de klaxons. À partir du moment où les charrettes tirées par des ânes prennent elles aussi les grands axes, et à contre-sens, ce n’est pas un deux-roues non motorisé sur la bande d’arrêt d’urgence qui va détonner dans le paysage.

J’ai passé la journée de stations essences en stations essences, à remplir ma gourde d’eau, à bouffer des kilomètres et des biscuits par paquets.

Au bout du 152ème kilomètre, j’étais fatigué, quand même. Mon record était battu et je m’en fichais. « Pourquoi ai-je fait ça, déjà ? » Le soir commençait à descendre, et il fallait trouver un campement, dare-dare. Dans les faubourgs de Marmara Ereglisi, on m’indique un camping. Je pousse le portillon d’un carré de terre, bordé au nord par la voie rapide, au sud par la mer de Marmara et les deux autres côtés par des habitations pavillonnaires. L’endroit ressemble à tout sauf à un camping pour touristes. Des constructions mal terminées, en bois, bâches et cordages forment un petit village d’une trentaine d’habitations.

Et là, attablés autour d’une petite table, sous un arbre en fleur, trois personnes me voient débarquer, les traits tirés par l’effort de la journée. Deux anciens flics et un imam, copains d’enfance, venus d’Istanbul trouver le calme et la tranquillité. En cinq minutes, je me retrouve assis à table avec eux, à boire du raki, face à une assiette fumante de pâtes et de sauces au kéfir et aux herbes. Jamal, l’imam, surnommé le « chef » par ses deux amis, Jarol et Muamber, a tout préparé dans sa petite cuisine fabriquée de bric et de broc. J’arrive pile à l’heure du dîner. Mon intégration au groupe se fait de manière tellement naturelle que j’ai l’impression qu’ils m’attendaient pour se mettre à table. L’hospitalité turque, ou « l’hôte de Dieu », comme ils disent : on doit recevoir l’étranger comme s’il était envoyé par Dieu. Je n’en demandais pas tant, mais les pâtes étaient excellentes ! Quelques heures plus tard, on dort tous dans la même pièce, remplies de tapis et d’un poêle ronflant. J’ai tenu une heure. Ensuite je suis allé installer ma tente à l’extérieur, tellement la température grimpait. Dormir à 40 degrés, impossible !

Demain, Istanbul ?

Les photos

Frontière Grèce - TurquieFrontière au-dessus de la rivière Maritsa

Hosgeldiniz !

Autoroute turqueAutoroute turque

Ergin GümüsErgin Gümüz, chauffeur rencontré sur une aire d’autoroute.

Camping de Marmara EreglisiCamping de Marmara Ereglisi

Jamal, Muamber et VarolJamal, Muamber et Jarol

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Photos prises par Jarol :

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Les mêmes au petit déjeuner !