Après le village de Çardak, l’influence climatique méditerranéenne s’arrête net pour laisser place au climat continental et aux plaines dénudées d’Anatolie. On passe sans transition des forêts aux odeurs de pins à des paysages ouverts à l’infini. À Elbistan, j’ai bifurqué plein nord. Tout le monde m’a dit que plus loin, à Bingöl, il y avait des tensions, soit avec les rebelles kurdes, soit avec Daesh. Puisque je ne tenais à faire la connaissance ni avec les uns ni avec les autres, j’ai pris la route du nord : Elbistan, Darende, Gürün. Un détour de plus de 150 kilomètres pour rejoindre la route d’Erzurum et ainsi éviter l’axe Malatya, Elazig et Bingöl. Le ruban d’asphalte quitte Elbistan en faux-plat montant pour plonger dans la profonde vallée de Darende, comme un sillon creusé dans le plateau anatolien.

Le lendemain, la fatigue était bien installée. J’ai fais du pouce sur 15 bornes pour m’éviter une montée casse-patte de 400 mètres de dénivelés. Je n’avais vraiment pas envie de rouler, ce jour-là.

Et puis en milieu d’après-midi, après un Adana kebab pris dans un resto désert de Gürün, une ville-rue comme dans les westerns, je me suis décidé à reprendre la route. Après Gürün, situé à 1350 mètres, la route grimpe sur un autre plateau à plus de 1800 mètres. Mon idée, au départ, était de poser ma tente pendant une nuit et toute une journée, à regarder le temps passer en lisant des bouquins. J’avais repéré un petit village qui ferait très bien l’affaire : Bögrudelik. En théorie seulement. J’aurais dû lire entre les lignes : dans « Bögrudelik », il y a « bordel ».

Arrivé sur le plateau, là-haut, un vent puissant et froid souffle en travers, je dois m’arcbouter sur le vélo pour ne pas sortir de la route. Chaque coup de pédale est un calvaire. Après deux heures de bataille, une piste caillouteuse descend vers le minuscule village, accolé à une paroi rocheuse. L’endroit est désert. Une quinzaine de maisons dont la moitié est abandonnée, une mosquée fermée à double-tour et un orage carabiné qui s’annonce. De 29°C à Gürün, 500 mètres en dessous, on est passé à 8°C et ça continue à descendre. Juste avant de sortir du village, je demande à la seule famille que je rencontre si je peux piquer la tente dans les environs. Voyant le vent et la tempête qui s’en vient, une jeune femme, Ezgi, me propose de rester à la maison un moment. Pendant deux heures, la situation est confuse. J’entre chez la famille, je prends le thé, puis Ezgi me dit que je peux dormir dans la mosquée, puis non, puis en fait dehors… Je comprends que c’est la grand-mère qui n’est pas du tout d’accord que je reste. Elle me dit carrément d’aller voir ailleurs.

Dehors, il s’est mis à neiger à l’horizontal. De la neige humide, collante. Je me retrouve à monter ma tente en plein vent, bombardé par les flocons épais, en tentant de m’abriter derrière une machine agricole. En un quart d’heure, j’harnache la toile de tente au sol et à la machine, je balance mes affaires à l’intérieur. Si je n’avais plus de mains, la sensation serait la même : je ne les sens plus. Lorsqu’enfin je suis à l’intérieur, mon duvet déplié et que je me prépare à l’idée d’un repas froid, quelqu’un frappe à la porte. C’est le père, agriculteur, qui est revenu de Sivas, la grande ville du nord, et qui vient me chercher pour rentrer à la maison. Apparemment, il vient d’engueuler la grand-mère, qui boude toujours dans son coin lorsque je repasse le pas de la porte pour la deuxième fois.

D’une toile de tente humide et chahutée par le vent, je me retrouve à côté du poêle, le dos contre le mur, assis en tailleur avec le père, la mère, la grand-mère qui se déride enfin, Ezgi, sa petite sœur Edanur et deux bergers qui viennent de revenir de leur journée, frigorifiés eux-aussi. On est tous assis par terre, autour d’une table basse débordante de köfte en sauce, de fromage frais, d’ayran, olives noires, légumes coupés en morceaux, thé et sucreries. Le soir, je dors finalement avec les deux bergers dans une maison plus haut dans le village. Plus rustique, c’est difficile de trouver, mais quel accueil !

Le lendemain, la campagne est gelée, il fait -2°C, on a perdu 31 degrés en moins de 12 heures… C’est calfeutré dans mon matériel d’hiver que je quitte le village.

BögrudelikBögrudelik et l’orage qui se prépare

Avec la famille de BögrudelikAvec la famille de Bögrudelik

Avec les bergersAvec les bergers

Notre maisonLeur maison, ma chambre pour la nuit

Kemal va chercher l'âne pour emmener le troupeau de moutons aux alpagesKemal prépare sa journée de berger