Je ne voulais rien savoir de la route M41 entre Dushanbe et Osh, passant par la fameuse Pamir Highway. Comme pour les séries télé, je ne voulais pas me « spoiler ». Donc, pas de photos, pas de lecture de récits de voyage, pas d’infos. Je voulais que la découverte soit totale. À la Greenhouse Hostel de Dushanbé, point de départ ou d’arrivée de la route, j’ai soigneusement évité tous les « Lonely Planet » et autres « Rough guides » qui trainaient sur chaque table. La seule chose que je me souvenais avoir lue, lorsque j’ai choisi de suivre cet itinéraire, est que la route M41 était de plus en plus asphaltée. Je m’attendais donc à une route large, longeant une rivière et sillonnant entre les hautes montagnes. J’ai du mal comprendre. Pour sillonner, la route sillonne, pas de problème. Les montagnes sont aussi très hautes, atteignant souvent plus de 4000 mètres. Par contre, l’asphalte est quasi inexistant. C’est une piste de la largeur d’une voiture, cassée et cassante.

Mais la route est réellement extraordinaire. Elle suit la rive droite d’une profonde vallée creusée par la puissante rivière Khingob, large d’une centaine de mètres par endroits et traverse de petits villages noyés sous la végétation, les arbres fruitiers et les peupliers. Des coulées de boue datant du mois dernier ont traversé certains villages de part en part, laissant un magma de terre séchée, mêlée de rochers d’un mètre de diamètre, sur plusieurs mètres d’épaisseur. Le soir, je dors sur les bords de la rivière, ou sur les tapis d’une mosquée qu’un imam m’a ouverte. Pendant trois jours, je ne croise pas un touriste, à part deux suisses qui voyagent en camping-car. La pluie, que je n’avais pas vu depuis plus de deux mois et demi, transforme la piste en bain de boue le temps d’une après-midi. Il paraît que c’est bon pour la peau…

Le col de Sagirdast

J’avais le choix entre deux routes pour relier Kalai Chum, sur la rivière Panj que je dois remonter sur 240 kilomètres jusqu’à Khorog, point de départ de la Pamir Highway : la route nord, dite panoramique, et la route sud, plus plate, mieux asphaltée, plus longue en kilomètres mais au trafic routier plus intense. J’ai choisi la voie du nord. Celle qui passe par un col à 3252 mètres, me disait la carte.

La piste est rocailleuse, étroite, sablonneuse par endroit et demande un effort assez terrible sur les premiers kilomètres. Elle se faufile entre les parois d’un canyon avant d’atteindre une zone plus ouverte, au gradient moins relevé.

Les arbres, présents jusqu’à 2000 mètres, cèdent le terrain à de grandes prairies d’herbes hautes, où les ombellifères, ces grandes plantes qui portent des ombrelles au bout de leurs tiges, atteignent plus d’un mètre de hauteur. La température n’arrête pas de descendre, on passe de 34 degrés dans la vallée à 13°C au sommet du col. J’arrive là-haut au moment exact où le soleil bascule derrière les sommets, vers 20h00. En face, de l’autre côté du col, la pleine lune est déjà levée sur les sommets enneigés de l’Afghanistan. Moment d’extase, bien qu’épuisé. En quelques minutes la température chute encore et se stabilise à 5°C. Je pose ma tente sur le col, seul au monde, apparemment.

Le lendemain matin, j’enfile tous mes vêtements d’hiver – doudoune, gants, bonnets- pour descendre les 2000 mètres de dénivelés qui me séparent de Kalai Chum. Quelques virages sous le col, la piste s’engage dans une petite gorge. Une maison est posée sur le côté. Une maison… ou une tente, je ne sais pas bien. Les murs sont en pierre, mais des toiles sont tendues pour créer un toit. On ne distingue pas bien s’il y a quelqu’un, une lourde fumée se dégage d’un tuyau en métal rouillé, stagne et s’accumule autour de l’habitation. Une vieille dame apparaît, telle un spectre, puis une femme portant un enfant au visage couvert de crasse. Les habits sont sales, les sourires timides. Deux enfants arrivent, une serpe pointue dans une main, une pierre à aiguiser dans l’autre. Puis un homme, qui bave sur son col sans y prêter attention. Ils me proposent de rester pour le petit-déjeuner. Dans un saladier, des morceaux de fromage surnagent dans un liquide blanchâtre. J’ai soudain en tête des scènes du film « Deliverance », où des amis partis faire une descente de rivière en canoë dans un coin reculé des États-Unis se font attaquer par des locaux fous furieux. Je refuse poliment l’invitation, avant de terminer les 2 heures de descente à travers des canyons vertigineux…

 

Photos de la route M41 :

Route M41

Route M41

Route M41Ce n’est pas dur que pour les vélos !

Route M41

Route M41

Route M41

Route M41

Route M41

Route M41

Route M41

Route M41

_DSF5680Coulée de boue récente

En montant vers le Col de Sagirdast

Col de Sagirdast

Col de Sagirdast

Descente vers Kalai Chum