Pendant des heures, je n’ai rien ressenti. J’étais pourtant arrivé à destination, fraichement débarqué sur la place centrale Gengis Khan, au centre d’Oulan Bator, la capitale mongole. Oulan Bator, mon aimant, mon phare invisible, ville au nom mythique imaginée au bout de la route qui se dessinait à peine dans mon esprit, cachée derrière la courbure de la Terre au départ de Lyon. Lointaine, si irréelle. Un point sur la carte qui m’a attiré chaque jour un peu plus à l’Est, une idée fixe qui m’a gardé en tension perpétuelle pendant les 7 mois et 24 jours qu’a duré la grande traversée.

Et puis, dans le rayon frais d’un supermarché de Peace Avenue, l’avenue centrale d’Oulan Bator, mon regard s’est posé sur un pot de yaourt bleu que je n’avais pas revu depuis des mois. Celui-là même que j’achetai dans les hautes montagnes du Pamir, au Tadjikistan, chaque fois que j’en trouvais dans les minuscules supérettes en bord de piste. Mon yaourt magique, tellement onctueux, tellement crémeux, dans lequel je noyais des raisins secs et des céréales pour m’aider à franchir les cols à plus de 4600 mètres. C’est là, en découvrant ce yaourt, que tout m’est revenu, le voyage en pièces détachées, en flashs ultra-rapides livrés dans le désordre le plus total. La traversée des hauts plateaux de Turquie, l’odeur du feu dans les yourtes mongoles, le visage des femmes persanes, les paysages lunaires de la Pamir Highway, le lever de soleil sur les montagnes enneigées d’Afghanistan, les voix de mes compagnons de route, le grain de l’asphalte des routes chinoises, les hautes chaleurs des déserts d’Asie centrale, le bain dans l’immense lac Issyk Kul au Kirghizstan, les jeux de lumières sur la Méditerranée…

Du regard, j’ai cherché dans les rayons du magasin un soutien, quelqu’un avec qui partager l’apparition fulgurante. Mais j’étais tout seul avec mon yaourt et de toute façon, comment partager ce moment ? J’ai dû rester là une minute ou deux, figé au rayon frais.

Comme beaucoup de cyclonautes, j’ai confirmé que l’important dans le voyage, ce n’est pas la destination, c’est le chemin. Oulan Bator m’était indispensable pour me maintenir en mouvement, me donner un azimut et me tenir lieu de béquille dans les moments difficiles. Je me souviens d’une froide journée de route sous une pluie battante, entre l’Italie et la Slovénie, accompagné par Francesco, un italien qui m’avait hébergé à Trieste. Des interminables lignes droites dans le désert du Kyzyl Koum ou dans la plaine du Pô, de la longue montée en épingles-à-cheveux qui mène au lac Song-Kôl, de la lecture fébrile de la carte avant d’attaquer les 1250 kilomètres de haute montagne. Si je n’avais pas eu d’objectif, j’aurais peut-être calé, je me serais peut-être arrêté. En tout cas je n’aurais pas ressenti cette motivation.

Je remercie donc ce yaourt de m’avoir fait prendre pleinement conscience de mon arrivée à Oulan Bator. Mais la vraie arrivée est, je le sais, le retour sur la place Mazagran à Lyon. Il me reste encore des milliers de kilomètres à parcourir, en bus, train et vélo, pour revenir à la maison.

J’aurai le plaisir de partager ici la poursuite du voyage et d’avoir encore, pendant un mois, du ciel au-dessus de la tête.

Les photos : (toutes les photos de Mongolie ICI)

Temple de Erdene ZuuTemple bouddhiste de Eredene Zuu, construit sur les restes de l’ancienne capitale, Karakorum

Tortue à l'entrée de l'ancienne cité de KarakorumEntrée de l’ancienne capitale, Karakorum

Drapeaux de prières

Dunes de sable

Dunes de sable

Changement de monture

Allez, allez, ça approche !

Plus que 311 kilomètres !

Avec Rachel et Patrick

Petit-déj sous yourte

Presque arrivé !

Entrée officielle sur le tertiroire d'Oulan Bator, à 30 kilomètres de la villeEntrée officielle sur le territoire d’Oulan Bator, à 30 bornes de la ville

Entrée à Oulan Bator :

Arrivée sur Oulan Bator

Place Gengis Khan, Oulan BatorSur la place Gengis Khan !

Place Gengis Khan, Oulan Bator

Arrivé ! 14144 kilomètres dans les pattes et quelques images en tête…