Tout s’accélère lorsqu’on décide de prendre les transports terrestres pour revenir en France. Le vélo devient un bagage et un nouveau voyage commence.

Le thermomètre affiche -5°C quand j’embarque dans le Transsibérien à Irkoutsk. Pendant 89 heures et 5185 kilomètres, je resterai à bord, à part pour quelques arrêts d’une demi-heure qui permettent de se délier les jambes sur les quais gelés. À l’extérieur du wagon, la taïga de Sibérie disparaît sous 20 centimètres de neige, qui semble tomber à l’horizontal. À bord, on perd toute notion de temps, d’ailleurs les jours durent 25,5 heures au lieu de 24, on franchit un fuseau horaire et quart chaque jour. C’est à s’y perdre, déjà je dois me triturer le cerveau pour les changements d’heure d’hiver et d’été…

On passe des heures à discuter avec un ouzbèke, une mère et sa fille, toutes deux russes, et quelques étudiants en voyage scolaire. L’ambiance dans le wagon troisième classe est très silencieuse. Les gens passent leur temps à dormir ou à aller se servir d’eau chaude au samovar situé au bout du wagon. On s’arrête dans des gares perdues, quelques personnes sont là sur le quai défoncé, montent à bord, le train repart après une minute d’arrêt. Les maisons de bois des petits villages sont tout de guingois, on dirait qu’elles vont s’effondrer au moindre coup de vent et pourtant, elle doivent tenir debout depuis des dizaines d’années. La neige s’accumule dans les passages entre les wagons. On est hors-saison, je suis le seul européen du train. On ne sait plus quel jour on est, quelle heure il est, souvent le jour ne semble pas vouloir se lever.

J’arrive à Moscou au petit matin, 5 heures, 10 heures à l’horloge d’Irkoutsk. La Place Rouge est vide, la neige tombe lentement sur les bulbes dorés du Kremlin et de la basilique Sainte-Basile. Pendant 4 jours, j’arpente la ville à vélo et à pied. J’ai en tête l’image d’un concert improvisé dans une des salles du Musée des Beaux-Arts Pouchkine, où une soliste soprane, accompagnée d’une joueuse d’orgue, remplit les salles d’une mélodie aérienne sous l’œil d’un public silencieux et des statues grecques de l’Antiquité.

Quelques jours après, je passe une nuit dans le fond d’un bus, je refais la Retraite de Russie de Napoléon dans de bonnes conditions, j’émerge à Riga, en Lettonie, où je passe 24 heures avant de reprendre un autre bus pour Berlin. Soirée dans un bar traditionnel où les gens se mettent à danser en couple, ça donne le tournis. Le bus traverse les plaines de Pologne pendant la nuit. Là, je reprends mon vélo et descends plein sud pendant deux jours, avant d’être démoralisé par la pluie, le vent, le froid, le plafond de nuages qui touche terre. Je reprends un bus pour Darmstadt, au sud de Frankfurt sur le Main.

Les forêts du Palatinat sont à l’automne. Toute la journée, je roule dans des futaies de hêtres et de pins. Sinueuse, toute en courbe, avec quelques montées suivies de descentes longues et silencieuses, la route est belle. De rares villages apparaissaient soudain, à travers les épaisses brumes de novembre. Au-dessus de 500 mètres, les arbres sont couverts d’une fine couche de neige, ça me fait penser à la fausse neige qu’on met sur les sapins de Noël.
Je me perds pendant deux heures dans une forêt. Je tourne en rond, et puis je pose ma tente sous une halle perdue, au carrefour de deux pistes forestières. L’atmosphère est humide et froide, ça sent la neige.
J’ai retrouvé la légèreté de rouler, avec un but mais sans empressement, le nez au vent. Je sais que ça ne va pas durer.

Et un matin, par une petite route de forêt, je passe la frontière.

Je suis en France. Un peu étourdi. C’est allé un peu vite, ce retour.

Encore deux semaines et c’est l’arrivée à Lyon.

 

Les photos :

 

BAÏKAL :

Baïkal

TRANSSIBÉRIEN :

Transsibérien

Transsibérien

Transsibérien

Transsibérien

Transsibérien

MOSCOU :

_dsf8551

Place Rouge, Moscou

ALLEMAGNE

Berlin

Forêt de Rhénanie - Palatinat

FRANCE

Francem